Martin Parr à la Goutte d’Or!

Véronique Rieffel, directrice de l’Institut des Cultures d’Islam, pense que l’humour britannique a beaucoup à apprendre à l’esprit cartésien des français! C’est pour cette raison qu’elle a invité le photographe anglais Martin Parr pour prendre en photo le quartier de la Goutte d’Or dans toute son authenticité, sans compromis ni concession.

 La Goutte d’Or, de Emile Zola à Martin Parr.

 

Parler de la beauté de La Goutte d’Or serait une exagération mais c’est un quartier qui a tout de même un certain héritage artistique.

Dès le XIXème siècle, Emile Zola l’a choisi comme source d’inspiration pour son roman L’Assommoir. Son atmosphère inspire aujourd’hui encore les artistes contemporains et tous ceux qui cherchent un style de vie loin des normes parisiennes standardisées.

En 2005, le metteur en scène anglais Melissa Thackway a réalisé un documentaire sur la démolition des immeubles de la rue Myrah, artère principale de ce quartier, qu’elle considère comme « l’un des derniers quartiers populaires de Paris ».

La récente journée de portes ouvertes artistiques nommée « Portes d’Or » a aussi fait preuve d’une créativité bien plus étonnante et beaucoup moins bourgeoise que celle de son cousin de Belleville.

Il suffit de faire un tour sur Flickr pour se rendre compte de l’intérêt des jeunes photographes pour La Goutte d’Or, où ils espèrent capturer l’esprit de ce quartier avant que la réhabilitation le gomme totalement.

Martin Parr n’est donc pas le premier, ni le dernier, artiste à s’intéresser à la Goutte d’Or.

Un parallèle à Londres pourrait être le quartier de Deptford au sud-est de la capitale, nommé par le New York Times comme le « Wild West » anglais. Comme La Goutte d’Or, il a été le quartier le plus délabré et malfamé de Londres. Il a cependant attiré des artistes à la recherche de loyers moins onéreux.

 

La laïcité ou un débat sur l’Islam ?

 

Le vernissage de l’expo de cet Anglais imprévisible est tombé le même jour, le 5 avril, que le débat sur l’immigration croissante des musulmans, nommé quelque peu incongrûment, débat sur la laïcité.

La genèse du projet a eu lieu au festival africain de la photographie à Bamako où Véronique Rieffel a rencontré l’artiste anglais pour la première fois. Pour la directrice de l’Institut des cultures d’Islam, la date n’a été rien de plus qu’une coïncidence, mais l’approche de Parr ne pourrait pas être plus éloignée de celle des hommes et des femmes politiques. Alors qu’ils doivent traiter le sujet avec une extrême prudence, Parr a eu le feu vert pour faire exactement ce qu’il voulait.

Et à nouveau cette fois-ci, il n’essaye pas d’éviter la polémique. Hors contexte, les 35 photos exposées risqueraient d’enflammer les tensions au sein de la communauté musulmane. Dans une photo, on voit des fidèles se mettant à genoux en direction de la Mecque mais aussi devant un magasin à la devanture affichant « produits exotiques ».
Dans une autre, un mannequin sans tête semble veiller sur des centaines de musulmans en prière dans la rue. D’autres encore sont plus ambiguës, comme par exemple celle d’un fidèle en train de se laver les pieds avec un beau ruissellement d’eau qui coule sur des gros poils noirs.

Serait-il possible que Parr contemple la religion ? C’est possible, mais comme le reste de son œuvre, c’est une sensation passagère.

 

Le Black Country, un mélange vital

 

Mais l’ensemble des photos doit être vu dans le contexte de son travail à travers les années. Un de ses derniers projets, qui parle la même langue de celui de la Goutte d’Or, a eu lieu au Black Country, en Angleterre.

Après avoir été l’un des centres industriels britanniques au début du siècle dernier, le Black Country est depuis tombé dans l’oubli. « Avec son passé industriel célèbre, Parr écrit dans son blog, « il y avait un sens évident de déclin dans la région, mais je n’avais pas compté sur la revitalisation que les nombreux groupes d’immigrants avaient amené dans la région. »

Comme au Black Country, ces photos de La Goutte d’Or montrent la richesse du quartier et incluent les communautés minoritaires comme les hindous au temple rue Philippe de Girard, un cours de mode pour jeunes femmes, les coiffeurs africains, ou tout simplement un individu jouant du saxophone.

Il ne s’agit pas d’un artiste qui veut imposer sa vision mais plutôt observer et apprendre.

 

 Une image vaut mille mots

 

Mais cet apprentissage n’a pas toujours été facile, au vu de la législation restrictive concernant la photographie en France. Les lois anglaises sont beaucoup plus libérales et donnent beaucoup plus de pouvoir au photographe. C’est une situation qui a favorisé les tabloïds et les paparazzi. Et c’est aussi peut-être une raison pour la prévalence du culte de la célébrité en Angleterre.

Par contre en France, la personne photographiée doit donner sa permission avant que son image soit publiée. Une situation qui ralentit considérablement le tout, et qui malmène la spontanéité. Parr a donc dû être accompagné par l’Institut des Cultures d’Islam pour rassurer les habitants de son intention. Durant la conférence de presse, il dit qu’il a même considéré l’idée d’utiliser un appareil photo dissimulé mais on doute qu’il aurait obtenu les mêmes résultats.

 

Martin Parr, un cliché ?

Ces conditions ont amené à des images qui ont l’air un peu forcé, comme celle dans le hammam où la directrice Véronique Rieffel se fait prendre en photo avec quelques amies.

Tout de même, Parr ne manque pas de nous faire partager des moments chaleureux, comme dans la photo qui s’intitule « galette des reines » et qui fait un clin d’œil à la fête chrétienne de la galette des rois où trois dames d’origine arabe, mangent et rient ensemble avec des couronnes sur la tête. En arrière plan, on voit des Africaines qui observent la scène, elles aussi faisant partie de cette dynamique multicolore.

Une autre s’appelle « United Colours of The Goutte d’Or » et on trouve ici, comme dans toute cette série, les couleurs criardes caractéristiques de Parr.

Parfois, on a l’impression qu’il s’amuse a faire des clichés de son propre travail.

Britannique excentrique

 

Agé de presque 60 ans, le photographe de Magnum a exploré toutes les facettes de son métier, y compris la publicité, le journalisme et la mode. Juste avant de participer à son vernissage, il a fait des photos pour Madame Figaro. Il décrit le monde de la mode comme « …fou et ennuyeux» mais aussi « doté d’une étrange force magnétique. »

Cette expérience fait qu’il utilise les techniques de ces mondes, même si il les détourne a son gré. Au fond, Martin Parr est un photographe populiste qui trouve sa muse dans la vie quotidienne et les contradictions de tous les jours.

Le sien est aussi un art profondément britannique, dans la mesure où il ne se prend pas trop au sérieux. Comme tous les Anglais, c’est un hobbyist avant d’être un artiste. C’est aussi un grand collectionneur de kitsch et d’objets éphémères de la culture populaire. En photographiant le monde, c’est comme s’il portait avec lui cette sensibilité anglaise.

L’affiche de l’exposition montre une femme musulmane qui a quelque chose d’insolite dans son apparence. C’est comme si cette dame adoptait d’un coup, en voyant Parr, quelques attributs d’une vielle dame anglaise. Peut-être prenaient-ils une tasse de Earl Grey ensemble ?

Artiste sérieux ?

 

Mais tout en étant trivial avec son humour ‘deadpan’, Parr arrive quand même à traiter les grands sujets d’aujourd’hui comme la mondialisation, le tourisme de masse et le consumérisme.

En parlant de la communauté du Black Country il a dit : “La seule chose qui relie toutes ces paroles et photographies, c’est l’humour et la diversité et la qualité unique de l’esprit des gens du Black Country”.

Peut-être la même chose pourrait s’appliquer à « The Goutte d’Or » ? Tout compte fait, Martin Parr se dit un photographe humaniste et c’est en se voyant soi-même de l’extérieur que l’on arrive à mieux se comprendre. D’après Véronique Rieffel a dit, même si les photos exposent les vulnérabilités des communautés de la Goutte d’Or, elles vont faciliter une meilleure compréhension.

Quant au fait de demander l’aide d’un Anglais ;  après avoir perdu un Empire et vu les banques s’écrouler sous leurs yeux, il reste toujours le British humour, non ?

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